Gaël Giraud : la paix dans le monde passe par la transition écologique | L’Osservatore Romano | Tribune

par | 19 avril 2022

Dans cet article de L’Osservatore Romano, Gaël Giraud met en exergue des enseignements qu’on peut d’ores et déjà tirer de l’invasion de l’Ukraine ; notamment sur la mise ‘sous le feu des projecteurs’ de l’impact sur nos économies occidentales, aujourd’hui et demain, de notre dépendance aux combustibles fossiles, aux produits alimentaires et à certaines matières premières.

Il insiste donc à nouveau, au moment où le GIEC lance un nouveau cri d’alarme, sur la nécessité de réaliser la transition climatique, notamment énergétique, tout de suite !

Ci-dessous la traduction en français de cet article.

Bonne lecture !

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Nous le savions mais l’agression de l’Ukraine par la Russie le rappelle : leur très grande dépendance à l’égard d’énergies fossiles bon marché fait des économies occidentales des colosses aux pieds d’argile. C’est cette vulnérabilité qui explique les premiers atermoiements de l’Allemagne et de l’Italie, parmi d’autres, avant que ces deux pays ne finissent par se résoudre à infliger à la Russie les sanctions exigées par l’Amérique. Il aura fallu l’émotion publique provoquée par la découverte des crimes de guerre à Bucha pour que les gouvernements  européens se décident à bannir le charbon russe puis, bientôt peut-être, le pétrole russe.

L’Italie se distingue de ses partenaires européens par ses importations massives de pétrole et de gaz naturel responsables de 42% de son électricité. L’augmentation actuelle des prix du gaz et du pétrole induit une facture d’énergie qui, rien que pour l’industrie italienne, devrait atteindre 37 milliards d’euros en 2022 contre 8 milliards en 2021.

Qui plus est, aujourd’hui en Italie, le brut vient principalement des pays de l’ancien bloc soviétique dont l’Azerbaïdjan (20%), la Russie (13%) et le Kazakhstan (10%). Si, à l’instar de beaucoup d’autres pays, la péninsule perd l’accès à la production du Bakou ou de Nour-Soultan, il devient urgent que tous investissent dans des infrastructures permettant de leur fournir l’énergie verte dont leurs populations ont besoin. En effet, au Moyen-Orient, la situation n’est pas stable non plus. Certes, la possibilité d’une levée des sanctions sur l’Iran en échange d’une augmentation des exportations iraniennes devrait empêcher le prix du baril de pétrole de s’envoler. Mais cette mansuétude calculée de la communauté occidentale vis-à-vis de Téhéran suscite aussi la crispation de l’Arabie Saoudite (14.5% des importations italiennes) et des Emirats. La souveraineté énergétique et la transition vers des sources renouvelables d’énergie sont donc l’unique moyen efficace, à terme, de réduire la vulnérabilité des nations industrialisées.

L’augmentation sans précédent depuis 2008 des cours du pétrole et du gaz, puis de l’ensemble des matières premières, explique en grande partie l’inflation que connaît désormais une majorité des secteurs économiques des économies occidentales. Certains citoyens européens font l’expérience, à leurs dépens, que même leurs dépenses alimentaires dépendent du marché mondial des hydrocarbures — via le prix des engrais azotés par exemple. Cette reprise de l’inflation, inédite depuis plus de vingt ans, pourrait être destinée à durer. Non pas nécessairement sous la forme d’une hausse continue des prix mais plutôt de flambées brusques, puis de baisse des prix suivie d’une nouvelle fièvre inflationniste, etc.

Les raisons de cette volatilité accrue des prix mondiaux des matières premières sont triples. Primo, le conflit ukrainien ne semble pas devoir trouver une issue rapide. Même si l’enlisement de l’armée russe dans les grandes plaines fertiles d’Ukraine devait un jour provoquer la chute de Vladimir Poutine, cela ne signifierait nullement que son successeur serait davantage disposé à reprendre un commerce pacifique avec l’Occident et l’Afrique. Si la « route de la soie » qui relie Moscou à Istanbul passe par l’Ukraine, c’est parce que l’Ukraine est elle-même un eldorado dans un très grand nombre de ressources : première réserve du monde en uranium et l’une des premières réserves de titane, manganèse, fer, mercure, gaz de schiste, charbon et terre noire (tchornozem), Kiev est aussi l’un des premiers exportateurs mondiaux de tournesol, d’orge, de maïs, de pomme de terre, seigle et blé. Certains estiment qu’elle peut nourrir environ 600 millions de personnes à elle seule. Dans la mesure où la Russie est elle-même l’un des tout premiers exportateurs agricoles du monde et où les sanctions qui lui sont appliquées promettent de couper court à tout commerce russe hors d’Asie, un pays comme l’Egypte se prépare sans doute à des pénuries de blé analogues à celles qui avaient provoqué les printemps arabes.

Dans l’immédiat, la faible augmentation des volumes d’or noir produits par les Émirats, l’Arabie et sur l’Iran ne suffira pas à compenser les besoins de l’Europe, en matière de gaz notamment. Les Etats-Unis ne pourront vraisemblablement pas non plus fournir l’équivalent en gaz de schiste de ce que fournissait Moscou, malgré les promesses faites par Washington à Berlin. Ce serait, du reste, une catastrophe écologique supplémentaire compte-tenu du caractère extrêmement polluant de l’extraction de gaz de schiste. Un baril de brut à 200 $ n’est désormais plus à exclure dans les prochaines années. Inversement, l’Agence Internationale de l’Energie estime que, dans un pays comme la France, la baisse d’un degré de température dans les habitations permettrait d’économiser 10% des importations énergétiques russes.  

Secundo, indépendamment du conflit ukrainien, le pétrole pourrait atteindre son pic d’extraction non-conventionnel dès la fin de cette décennie : le pic conventionnel a déjà été atteint en 2005 et les signaux s’accumulent d’un essoufflement de la productivité des techniques non-conventionnelles (fracturation hydraulique de la roche, etc.). Or le monde continue de dépendre massivement du pétrole, en particulier pour la mobilité. Si elle se confirme, la raréfaction progressive de l’or noir promet de provoquer des tensions encore bien plus sévères que celles que nous connaissons aujourd’hui, à la fois en matière d’approvisionnement et de prix.

Tertio, du côté des matières minérales, mes travaux suggèrent que le cuivre pourrait connaître son pic d’extraction mondial avant 2060. En ce moment même, les électriciens d’Europe de l’Ouest subissent une rupture d’approvisionnement en cuivre. Elle ne devrait être que temporaire, heureusement, mais elle préfigure des pénuries bien plus graves dans les décennies qui viennent.

Il est donc urgent de réduire la dépendance de nos économies à l’égard de ces matières premières, à la fois 1) en faisant l’apprentissage de la sobriété (« moins, c’est plus » comme aime à le dire le Pape François), 2) en inventant des substituts aux hydrocarbures fossiles et aux minerais critiques comme le cuivre ou le phosphate et 3) en recyclant tout ce dont nous n’arrivons pas encore à nous passer.

La transition écologique se heurte toutefois à la défense d’intérêts que la crise ukrainienne risque de fragiliser. ENI a ainsi réalisé quelque 6.3 milliards de bénéfice net en 2021, de quoi signer un chèque-essence de plus de 200€ à chaque automobiliste italien. Mais de quoi aussi alimenter le refus par les actionnaires de cet énergéticien italien de changer de business model. A ce jour, toutefois, ENI est sans doute l’un des rares pétroliers européens à prendre réellement au sérieux la nécessaire transition de ses ressources vers les énergies renouvelables. La situation est bien plus délicate pour d’autres géants européens du pétrole et pour l’ensemble du système financier.

Les actifs fossiles des 11 plus grandes banques de la zone euro représentent un stock cumulé de plus de 530 milliards d’euros directement liés aux énergies fossiles, comme l’a révélé l’Institut Rousseau en France. Cela représente, en moyenne, 95 % du total de leurs fonds propres, et il ne s’agit là que des actifs qui dépendent directement des secteurs énergétiques fossiles. La conséquence d’un tel legs au bilan de nos banques est que, si demain ces actifs fossiles ne valaient plus rien, la plupart de ces banques seraient en faillite. Ce serait le cas, par exemple, si nous décidions d’être sérieux en matière de transition énergétique et non seulement de ne pas remplacer le pétrole ou le gaz russe par des hydrocarbures iranien ou algérien mais de bannir tout simplement le charbon, le pétrole et le gaz de nos économies. La situation est très vraisemblablement la même pour nombre de fonds de gestion d’actifs suffisamment vieux pour avoir financé notre addiction aux fossiles depuis plusieurs décennies. Ce stock d’actifs financiers bruns paralyse la finance car tout progrès vers la sobriété et la neutralité carbone signifie, pour ces acteurs financiers, un pas de plus vers la banqueroute. Pire encore : selon le rapport Banking On Climate Chaos de 2021, les 60 plus grandes banques mondiales ont accordé 3.393 milliards d’euros (près de deux fois le PIB italien) de financements aux entreprises du secteur des énergies fossiles entre 2016 et 2020. Ces banques aggravent leur propre dépendance aux fossiles et font le pari implicite que nos sociétés ne sauront pas surmonter leur addiction. Les ruptures d’approvisionnement que pourrait provoquer la guerre en Ukraine promettent non seulement de précipiter la Russie vers le défaut de paiement et le peuple russe dans une misère effroyable mais d’infliger des pertes substantielles à la finance occidentale. Pouvons-nous nous permettre un nouveau krach financier ?  

Espérons que les tensions induites par la guerre en Ukraine permettent aux uns et aux autres de comprendre que, si nous nous entêtons à refuser de décarboner nos modes de vie, le réchauffement climatique rendra des pans entiers de notre planète inhabitable durant la seconde moitié de ce siècle. Ce ne sont pas alors quelques millions de réfugiés qui chercheront refuge dans des régions habitables et en paix — comme les Ukrainiens aujourd’hui — mais plusieurs centaines de millions de femmes et d’hommes. De même, si notre industrie ne bifurque pas rapidement vers un modèle circulaire et low tech, peu gourmand en énergies et en minerais, afin de réduire sa propre dépendance aux matières premières, d’autres guerres pour les métaux rares et l’énergie ne manqueront pas de surgir et de provoquer d’autres ruptures d’approvisionnement. Ce ne seront pas alors deux peuples qui seront pris en otage de logiques guerrières qui lui échappent — comme les Russes et les Ukrainiens aujourd’hui—  mais peut-être une majorité de l’humanité.

Saurons-nous tirer les vraies leçons de l’invasion de l’Ukraine ?    

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