Géomimétisme : pourquoi il est urgent de faire du climat et de la biodiversité des communs mondiaux ?

par | 3 septembre 2020

Nous reproduisons ici la préface de Gaël Giraud au livre de Pierre Gilbert « Géomimétisme, réguler le changement climatique grâce à la nature », paru aux éditions Les Petits Matins en septembre 2020.

L’ouvrage que vous allez lire est essentiel : il fournit les principaux arguments permettant de comprendre pourquoi il est possible et souhaitable d’exploiter les extraordinaires ressources que nous offre la nature en vue de réduire nos émissions de gaz à effet de serre et, surtout, de capter le trop-plein de carbone dans l’atmosphère. Hautement souhaitable car, sans cela, notre planète s’engage dès à présent sur une trajectoire de réchauffement qui la rendra en partie inhabitable à brève échéance.

L’hyperthermie associée à l’humidité atmosphérique menace en effet de cette perspective la totalité du bassin amazonien, de l’Amérique centrale, du bassin du Congo, du golfe de Guinée, du littoral indien et de l’archipel indonésien, et ce dès la seconde moitié du siècle. La part des terres qui deviendraient impropres à la vie humaine risque de s’accroître en fonction de l’augmentation de la température. Rien n’interdit qu’elle finisse par atteindre l’Europe si nous persévérons dans le business as usual.

Ce réchauffement, de surcroît, devrait s’accompagner de la multiplication de pandémies tropicales qui feront ressembler la crise du coronavirus à une répétition générale des catastrophes à venir. Avant le déclenchement de la pandémie de Covid-19, la Banque mondiale estimait déjà à plusieurs milliards le nombre de personnes qui devraient souffrir du paludisme en 2050. Jusqu’à présent, ce genre de projection était soit ignoré, soit considéré avec incrédulité par la plupart des décideurs privés et publics. L’onde de choc du coronavirus devrait contribuer, je l’espère, à ouvrir enfin les esprits.

La raison profonde de la destruction des écoumènes planétaires à laquelle se livre l’humanité depuis plus d’un siècle est identique à celle qui sous-tend la pandémie du Covid-19 : l’humanité est devenue l’espèce dominante du vivant ; à ce titre, elle peut détruire les chaînes de reproduction de toutes les espèces vivantes, mais elle offre aussi le meilleur véhicule de propagation à un pathogène.

Comment éviter les catastrophes ? Non pas en jouant aux apprentis sorciers – les pages qui suivent déconstruisent de manière efficace les rêves dangereux de la géoingénierie – mais en utilisant et en développant les puits de carbone naturels que sont les forêts, les tourbières, les sols agricoles intelligemment cultivés, les océans… Le livre de Pierre Gilbert aborde patiemment chacune de ces pistes et rappelle les données essentielles qui, combinées, fournissent la démonstration qu’il est encore possible aujourd’hui de sauver notre monde.

Sujets techniques ? Non. Bien que l’ouvrage fasse le point de manière pédagogique sur les technologies associées à ces enjeux – l’agroforesterie, les fermes marines, le possible sauvetage du pergélisol par un cheptel de grands mammifères, etc. –, son ambition est avant tout politique.

L’auteur ne néglige jamais d’examiner les canaux institutionnels nécessaires à la mise en œuvre des solutions préconisées par une grande partie de la communauté scientifique depuis plusieurs années. Car aucune de ces solutions n’a la moindre chance d’être à la hauteur des enjeux en l’absence de deux ingrédients politiques majeurs, dont l’ouvrage esquisse les contours.

Le premier de ces ingrédients est un État stratège dont le long terme soit la boussole principale. Un État qui ne soit pas capturé par la défense des intérêts particuliers de quelques-uns, mais qui, au nom de l’intérêt général, n’hésiterait pas à mettre fin à l’agriculture intensive, à nationaliser la filière de la pêche industrielle, à élargir l’assiette d’une taxe carbone à plus de 100 euros la tonne, à imposer des taxes dissuasives aux frontières sur les produits dont la fabrication ou le transport détruisent les conditions de soutenabilité de la vie humaine sur Terre, en particulier la viande bovine d’Amérique latine. La crise du coronavirus a suffisamment démontré que, sans un service public fort, il n’y a pas d’économie humaine résiliente possible.

Second ingrédient indispensable : un multilatéralisme transfiguré qui permette une coordination internationale entre États pour la sauvegarde de la faune halieutique, notamment. La pandémie de Covid-19 l’illustre aussi de manière exemplaire : toutes les nations sont interdépendantes.

La santé d’une famille de Wuhan me concerne, mais aussi celle d’un paysan des forêts profondes de Guinée (pensons à Ebola). Or le mépris dans lequel les recommandations de l’OMS ont été tenues par la plupart des pays au cours de cette pandémie est révélateur de l’état de délabrement dans lequel se trouve le multilatéralisme tel qu’il avait été imaginé au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Il est grand temps de réinventer des institutions internationales capables de sauvegarder nos biens communs mondiaux.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : sauvegarder et promouvoir les communs mondiaux. Nous découvrons dans la douleur que la santé est un commun qui traverse les frontières et les catégories sociales. Il est temps d’apprendre que la planète entière et le cycle du carbone qui s’y déploie sont notre monde commun. Ce livre esquisse quelques-unes des pistes réalistes pour y parvenir.

Géomimétisme, réguler le changement climatique grâce à la nature (4eme de couverture)

Quelle est notre meilleure alliée pour combattre le changement climatique ? La technologie pure, encore et toujours, comme le fantasment les tenants de la géoingénierie ? Non : la nature elle-même, à condition qu’on le lui permette.

Le géomimétisme – en référence au  » biomimétisme « , c’est-à-dire le fait de s’inspirer de l’action de la nature – désigne l’ensemble des pratiques dont nous disposons pour piéger le carbone atmosphérique dans les sols et les organismes vivants, dans le respect des cycles naturels et de la biodiversité. Car, pour combattre efficacement le réchauffement climatique, il ne suffit pas de réduire nos émissions de gaz à effet de serre – même si c’est essentiel –, il faut aussi capturer le trop-plein de CO2 dans l’atmosphère.

L’exemple le plus évident de géomimétisme est celui de la reforestation, à même de rafraîchir le climat. Mais on peut également citer le développement de l’agroécologie, l’élargissement des zones humides, le renforcement du permafrost ou encore la constitution de puits de carbone océaniques. Cet ouvrage pionnier détaille de façon claire et rigoureusement chiffrée l’intérêt de ces méthodes pour l’humanité et propose, en conséquence, des pistes réalistes pour des politiques publiques à la hauteur de l’enjeu.Pierre Gilbert a travaillé pour le ministère des Armées sur les liens entre changement climatique et sécurité. Il dirige la rubrique « écologie » du média en ligne Le vent se lève.


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