La crise de l’euro n’est pas finie | Article pour la revue Esprit

par | 1 mai 2012

La crise de l’euro ne fait plus la une des journaux autant que cet hiver. La campagne présidentielle a par ailleurs montré qu’il était tentant de vouloir l’oublier. Pourtant, rien n’est durablement résolu.

Certes, des décisions « hétérodoxes » de grande ampleur ont été prises : un quart de la dette publique grecque a été annulé, ramenant cette dernière à 120 % du Pib. Un pas significatif mais insuffisant : tant que la Grèce continuera d’emprunter à l’Europe à un taux d’intérêt réel supérieur à sa croissance, sa dette publique continuera mécaniquement d’augmenter. La récession grecque étant aujourd’hui de l’ordre de – 6 % de Pib par an, la dette publique recommencera donc à grimper. Or la (non-)résolution du « cas grec » (dont le poids économique est pourtant inférieur au département des Hauts-de-Seine !) déterminera les chemins par lesquels les autres « cas » européens (irlandais, portugais, espagnol, italien…), autrement plus sérieux, seront traités. L’austérité conduit à une impasse : une fois la société hellène durablement appauvrie, Athènes n’aura plus aucune ressource pour « redécoller ». D’autres annulations massives de dette publique sont donc à prévoir dès aujourd’hui.

Une seconde décision importante a été la création ex nihilo par la Banque centrale européenne de mille milliards d’euros, prêtés à bas prix, entre décembre et février, au secteur bancaire européen, qui a permis de lui accorder un répit momentané. Car, outre-Rhin, du côté du si vertueux « modèle » économique allemand, la plupart des banques et des Sparkassen sont au bord de la faillite. En deçà des Pyrénées, les cajas espagnoles ne sont guère plus vaillantes. Toutefois, la planche à billets de la Bce fonctionne comme une immense injection de morphine à destination des banques : elle éloigne la douleur sans guérir le patient. Car le « malade » européen, ce ne sont pas d’abord les États, mais bien les banques.

Avant la faillite complète de son secteur bancaire en 2010, la dette publique de l’Irlande s’élevait à 25 % du Pib. Un ratio multiplié par quatre en un an, par la nationalisation obligée des banques irlandaises en faillite et la décision, prise par Dublin sous pression bruxelloise, de reprendre à son compte les dettes de ses banques défuntes. De même, la dette publique espagnole n’était que de 40 % du Pib avant la crise des subprime : elle a été multipliée par deux depuis lors, avant tout du fait de la crise financière et bancaire. En France, la Société générale n’a pu rembourser sa dette aux contribuables français que grâce à la générosité du contribuable… américain qui, en renflouant l’assureur Aig à l’automne 2008, a aussi fait cadeau de 13 milliards de dollars à la Société générale. De même, Natixis doit sa survie aux Caisses d’épargne et aux Banques populaires – autrement dit, à l’épargne des Français. Et ne parlons pas de Dexia, dont le coût pour le contribuable français n’est toujours pas connu à ce jour mais promet d’être exorbitant.

La paralysie du marché interbancaire montre bien que la confiance entre banques n’est toujours pas revenue. Pourquoi ? Parce qu’elles savent que les bilans ne reflètent plus la réalité des risques auxquels elles sont soumises : les banques irlandaises avaient passé avec succès les stress tests en juillet 2010 avant de toutes faire faillite trois mois plus tard… Et les trois premières banques françaises ont été moins bien notées que Dexia lors des tests de 2010 ! Le secteur bancaire européen, en dépit de ses dénégations répétées, est encore plus dangereux aujourd’hui qu’il ne l’était en 2007 : les fusions bancaires opérées à la faveur de la crise (à rebours de toute la doctrine européenne hostile aux oligopoles) ont donné naissance à des mégabanques, renforçant ainsi le syndrome du too big to fail : l’actif au bilan de Bnp-Paribas, environ 2 000 milliards d’euros, n’équivaut-il pas au Pib français ? La seule issue face à la prise en otage de l’ensemble de l’économie européenne par ces « nouveaux monstres » consiste à appliquer en Europe continentale ce que la commission Vickers tente de mettre en place au Royaume-Uni : la séparation des métiers bancaires. Même le conseil pontifical Justice et Paix réclame aujourd’hui une telle mesure d’élémentaire prudence.

Troisième mesure pour endiguer la crise : le choix de la Bce de financer directement les banques espagnoles et italiennes, afin de les aider à acheter leur dette publique nationale, en vue de détendre les taux. L’opération s’apparente à un contournement du tabou européen qui interdit à la Bce de financer les États : la Bundesbank l’a certes votée mais exige que ce soit la dernière du genre. Or, rien n’est moins sûr.

Pourquoi ? Parce que les plans d’austérité que l’Europe s’inflige menacent de la faire glisser dans une trappe à liquidités semblable à celle dans laquelle se débat le Japon depuis vingt ans. Nombreux sont les économistes (au premier rang desquels Paul Krugman) ou les conseillers politiques (Larry Summers) qui encouragent l’Europe à renoncer à ce traitement digne des saignées des médecins de Molière, lesquelles promettent au malade de mourir… guéri. Ils ne sont guère écoutés : beaucoup de nos politiques se laissent affoler par les sirènes des financiers prônant la cure d’austérité.

Pourtant, il existe bien une alternative à ce piège qui ne manquera pas d’inciter les classes moyennes européennes désespérées à choisir des « issues » plus radicales – tout comme l’austérité budgétaire du chancelier Brüning permit à Hitler de se faire élire. Cette alternative consiste à lancer la transition énergétique et climatique dont l’économie européenne a besoin. L’élite ­industrielle française est prête à amorcer cette transition. Comment la financer ? Par des prêts longs à taux très faible de la part de la Bce. Faire fonctionner la planche à billets ? Vous n’y pensez pas, répliquent aussitôt les banquiers ! Étrange : celle-ci tourne à plein régime pour sauver un secteur bancaire en déroute mais n’aurait pas le droit de créer des millions d’emplois, réduire notre dépendance aux énergies fossiles et faire de notre continent le leader de la transition ? La planche à billets serait toujours, et partout, inflationniste ?

Si c’était vrai, il faudrait immédiatement sanctionner tous les banquiers privés dont le travail quotidien est la première source de création monétaire. La création monétaire produit de l’inflation lorsque l’argent frais ne permet pas de créer de la valeur économique. Est-on sûr que sauver des banques moribondes, dopées à la titrisation et aux opérations de « hors bilan », crée beaucoup de valeur économique ? Et qui doute, inversement, qu’une réindustrialisation écologique, avec ses chantiers de rénovation thermique de l’habitat, de développement du fret ferroviaire, de capture du CO2 dans les centrales à charbon, d’industrialisation du photovoltaïque, créera énormément de valeur ?


Crédit photo : Maryna Yazbeck on Unsplash


Lire l’article originel sur :

https://esprit.presse.fr/article/gael-giraud/positions-la-crise-de-l-euro-n-est-pas-finie-36699


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