« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », préface à L’illusion de la finance verte

par | 20 mai 2021

Nous reproduisons ici la préface de Gaël Giraud au livre d’Alain Grandjean et Julien Lefournier,  » L’illusion de la finance verte « , paru aux Éditions de l’Atelier le 20 mai 2021.

En 1815, dans Paris occupé par les puissances alliées, le maréchal Blücher voulut faire sauter le pont d’Iéna parce qu’il commémorait une bataille que les Prussiens avaient perdue. Talleyrand, négociateur hors pair qui, peu de temps auparavant, au congrès de Vienne, était parvenu à éviter sanctions et obligations de réparations à une France unanimement détestée en Europe – ce qui, un siècle plus tard, allait être le sort de l’Allemagne de 1918 – eut une idée habile : rebaptiser le pont. Qui devint ainsi le pont de l’École militaire. On fit disparaître les aigles en pierre qui le protégeaient, et le pont fut sauvé.

Le livre d’Alain Grandjean et de Julien Lefournier raconte l’histoire d’une procédure presque en tout point semblable. Une façon de mal nommer les choses à des fins tactiques qui, comme l’a rappelé́ Camus à propos de Brice Parain, conduit toujours à plus de malheur. Cette histoire se déroule au cœur des institutions financières occidentales, dans le sillage de la plus grande crise financière de l’histoire, le krach des subprimes de 2008. Dès 2009, l’opinion publique européenne est très consciente de l’écrasante responsabilité́ des banques dans ce désastre dont notre continent mettra dix ans à se remettre. Et je peux témoigner, pour avoir discuté alors avec tant d’auditeurs lors de mes conférences à travers la France, le Benelux, l’Italie, l’Espagne, etc., que nombreux étaient ceux qui voulaient « faire la peau » aux banquiers. C’était l’époque où les traders se rendaient à la City en survêtement, cachant leur costume de flanelle à rayures dans un sac. Le « pont » aurait dû sauter… Émergea alors une idée digne de Talleyrand : prétendre que la finance était devenue « verte » alors que rien n’avait changé. Rebaptiser le pont pour le garder intact. C’est de ce tour de passe-passe que les pages qui suivent font le récit.

Elles ont été écrites par un ancien banquier et un économiste. Pour avoir travaillé au sein de quatre banques d’investissement et de financement, Julien Lefournier a été témoin, de l’intérieur, du développement de la finance verte depuis 2009. Alain Grandjean, quant à lui, est un pionnier du calcul des empreintes carbone, président de la fondation Nicolas Hulot et membre du Haut Conseil pour le climat.

Les questions qu’ils nous adressent sont celles que nous nous posons tous, reprises chaque semaine dans un journal ou dans un séminaire de cadres d’entreprise : la finance verte est-elle une réalité ou un leurre ? Comment pourrait-elle être autre chose qu’un mirage, sachant que la raison d’être de la finance est de faire de l’argent avec de l’argent ? Pourtant, nous avons urgemment besoin d’une finance responsable, capable de financer les infrastructures nécessaires à la reconstruction écologique de notre pays. Plusieurs dizaines de milliards d’euros chaque année, pendant une génération au moins. En effet, comme l’a montré l’étude « Faire sa part ? », du cabinet de conseil Carbone 4 cofondé par Alain Grandjean, si l’impact de chacune de nos actions individuelles n’est pas négligeable, même un comportement « héroïque » ne permet qu’une baisse d’un quart des émissions de gaz à effet de serre actuelles. La part restante (75 %) de la baisse des émissions nécessaires pour les réduire à quantité négligeable d’ici 2060 exige investissements et règles collectives qui relèvent de l’État et des entreprises. Comment les mêmes acteurs financiers pourraient-ils, d’une part, maximiser le rendement de leurs investissements et, de l’autre, accepter de le réduire pour limiter la dérive climatique, dépolluer nos rivières ou rendre l’air respirable ?

Rares sont ceux qui répondent clairement à ces questions. Un grand nombre d’acteurs et d’observateurs ont l’intuition que le récit proposé par la finance verte ne colle pas à la réalité, mais la plupart ne parviennent pas à voir où le bât blesse. Banquiers (eux-mêmes !), juristes, journalistes, économistes, étudiants… Certains, engagés en toute sincérité dans leurs études avec l’espoir d’apprendre à aider le monde à sortir de l’impasse, ne prennent pas conscience qu’à ce jour la finance verte est aussi un miroir aux alouettes destiné à capturer leurs talents. Quant à ceux qui rejettent en bloc la finance, ils font à leur insu le jeu du statu quo. Car se désintéresser de la réalité́ d’un outil est le meilleur moyen de laisser à ceux qui savent s’en servir le champ libre d’en mésuser.

Nos deux auteurs, eux, répondent de manière extrêmement convaincante à ces questions. Non, en l’état actuel des choses, la finance de marché ne permet pas le financement de la reconstruction écologique sans laquelle nous continuerons de nous envoler vers +4 à +6°C d’augmentation de la température moyenne à la fin du siècle. Jusqu’à ce jour, la plupart des produits financiers « verts » sont avant tout des produits de marketing, destinés à inspirer la bienveillance de clients échaudés par 2008 et chaque jour plus conscients de la gravité du désastre écologique. Ce livre a vocation à devenir un phare dans le brouillard et la confusion constamment entretenus autour des marchés financiers et de l’écologie.

(…)

Ce texte est à retrouver dans son intégralité dans le livre.

L’illusion de la finance verte : quatrième de couverture

À l’image de ces entreprises qui se sont mises au « vert », au « durable » ou à l’« écoresponsable » de manière superficielle, ne fait-elle pas qu’exploiter un nouveau filon ? Une grande variété d’acteurs et d’observateurs ont l’intuition que le récit proposé par la finance verte ne colle pas à la réalité, mais le fonctionnement des marchés financiers est opaque et mal connu. 

Alain Grandjean et Julien Lefournier interrogent la promesse et les mécanismes de la finance verte en mettant en lumière l’impasse derrière les illusions. Les marchés financiers livrés à eux-mêmes ne peuvent pas nous sauver du désastre écologique. « Plus ça change, plus c’est la même chose », nous montrent finalement les auteurs en se situant délibérément à l’intérieur du paradigme financier. 

« Ce livre a vocation à devenir un phare dans le brouillard et la confusion constamment entretenus autour des marchés financiers et de l’écologie » (Gaël Giraud).

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