Peut-on réformer le capitalisme ?

par | 10 janvier 2010

Les résultats obtenus à l’issue des deux sommets du G20 d’avril et de septembre 2009 sont décevants. Nombre d’observateurs constatent – les uns pour s’en réjouir, d’autres pour le déplorer – que l’économie mondiale semble sur le point de reprendre le « business as usual » dans une sorte d’immense dénégation du séisme de 2008. Est-ce à dire que le capitalisme est impossible à réformer ? Nous ne le croyons pas. Par Gaël Giraud et Cécile Renouard.

Voici quelques pistes de réflexion autour desquelles pourrait s’organiser un débat public sur les manières d’envisager une autre figure du capitalisme, différente de celle qui prévaut dans les sociétés occidentales sous influence anglo-saxonne depuis trente ans.

Après le G20, tout reste à faire !

Certes, un certain nombre de paradis fiscaux ont été sommés de conclure des accords de coopération bilatéraux avec certaines administrations fiscales – le secret bancaire suisse, en particulier, pourrait être remis en cause. Mais la liste des paradis incriminés comporte bien des lacunes : ce sont essentiellement les places bancaires concurrentes des grandes banques d’affaires anglo-saxonnes qui ont été visées. De plus, certaines des conventions bilatérales d’échanges de renseignement ont été signées par des (ex-)paradis fiscaux avec… d’autres (ex-)paradis fiscaux ! Ainsi Monaco a-t-elle signé 7 de ses 12 conventions avec d’autres paradis fiscaux. Enfin, les paradis fiscaux, même s’ils jouent un rôle important dans les stratégies des fonds spéculatifs, n’étaient pas directement à l’origine du krach de 2008…

Certes, les bonus des traders seront désormais échelonnés dans le temps et encadrés [1][1]Les préconisations du G20 sont proches, sur ce point, de notre… : mais ils n’ont été aucunement plafonnés. Comment, d’ailleurs, eût-on imposé un plafond qui ne fût pas arbitraire ? Il suffirait de les taxer davantages. Le rôle du Fonds Monétaire International, quant à lui, a été renforcé, des moyens nouveaux lui ont été accordés tandis que le G20 a promis de se réunir de nouveau en 2011. Mais un éventuel rapprochement de la structure informelle du G20 avec les institutions onusiennes n’est toujours pas à l’ordre du jour. S’il est vrai que l’ONU elle-même est à la peine pour se réformer, plusieurs questions essentielles restent posées : quelle est la légitimité du G20 ? Comment les décisions sont-elles prises en son sein ?

Certes, et c’est sans doute le plus important, les modes de constitution des fonds propres des banques ont été revus afin qu’ils ne jouent plus le rôle pro-cyclique qu’ils ont tenu pendant le maëlstrom de l’automne 2008 [2][2]Cf. Proposition 14, op. cit. : désormais, les banques seront encouragées à accumuler des fonds propres par beau temps en vue des jours de tempête. Ce n’est que sagesse. Enfin, quelques garde-fous ont été imposés à un certain nombre de marchés d’actifs dérivés. Sujet complexe sur lequel les médias sont restés discrets alors qu’il touche, cette fois, aux dysfonctionnements qui ont directement provoqué le séisme de l’an dernier [3][3]Cf. les Propositions 6 à 15, op. cit.. Toutefois, les seuls marchés sur lesquels de véritables progrès en matière de régulation ont été obtenus depuis le printemps 2009 concernent les actifs « toxiques » construits à partir des dérivés de crédit, eux-mêmes appuyés sur les dettes des ménages américains, anglais et espagnols. Autant poser des barrières autour d’un champ de mines ayant déjà explosé. Restent toutes les autres, celles qui sont encore sous terre… De ce point de vue, la situation financière globale, à l’automne 2009, est sans doute pire encore que celle que nous connaissions à l’été 2007. Plusieurs observateurs l’ont fait remarquer, au premier rang desquels les deux Prix Nobel, Joseph Stiglitz et Paul Krugman. Comment un tel paradoxe est-il possible ?

La réponse se situe dans chacun des champs de mines qui n’ont pas encore été désamorcés et pour lesquels les garde-fous envisagés – quand il y en a ! – sont insuffisants : les marchés de dérivés autour des dettes publiques des Etats (c’est-à-dire des obligations émises par les Etats pour s’endetter, en particulier les Etats-Unis) ; les marchés autour des matières premières (le pétrole en particulier mais aussi le riz, le soja, le maïs…) ; les marchés autour des droits à polluer (encore peu développés mais qui, compte tenu de la menace écologique, promettent de jouer un rôle crucial dans les années à venir). Pour chacun d’entre eux, on constate depuis plusieurs années une « financiarisation » : aujourd’hui, les encours sur les actifs dérivés sur l’or noir, par exemple, pèsent environ trente fois plus que l’offre et la demande réelles de pétrole [4][4]Cf. Proposition 9, op. cit.. Cela signifie que le cours de ces produits (obligations d’Etat, pétrole, riz…) n’est plus dicté en premier lieu par l’offre et la demande « réelles » mais par les mouvements spéculatifs qui affectent les actifs dérivés de ces produits. En l’absence de réglementation, ces cours pourront à l’avenir connaître de nouvelles bulles spéculatives [5][5]Ainsi Benoît XVI a-t-il fortement dénoncé, lors du sommet…. Or les krachs qui surviennent lorsqu’elles « crèvent » ne sont pas des épiphénomènes exceptionnels ou pathologiques : ils font partie du mode de fonctionnement intrinsèque de marchés décentralisés et insuffisamment réglementés. Que le G20 ait renoncé à imposer à la plupart de ces marchés la moindre réglementation signifie qu’aujourd’hui la question qui se pose à nous n’est plus : « vivrons-nous un autre krach, semblable à celui de 2008 ? », mais : « quand aura lieu le prochain krach ? ».

Cauchemar outrancier ou anticipation lucide ? Comment un tel scénario catastrophe est-il compatible avec les profits que les banques engrangent à nouveau et avec le début de reprise économique globale dont tant d’observateurs vantent les frémissements ? Il importe de comprendre que ces profits sont malheureusement en partie fictifs. Expliquons-nous : à l’automne 2008, les banques prises dans la tourmente du krach ont compris que les normes comptables internationales qu’elles avaient elles-mêmes contribué à mettre au point [6][6]Les normes IFRS (cf. Proposition 15, op. cit.). s’étaient retournées contre elles en les contraignant à inscrire dans leur bilan la valeur de marché (fair value) de leurs actifs « pourris ». Elles ont alors obtenu des régulateurs comptables des dérogations destinées à limiter l’hémorragie, qui les autorisaient à enregistrer sous un mode différent lesdits actifs. Entre-temps, l’administration Obama s’est rendue compte que les trous noirs creusés dans les bilans bancaires par les actifs « pourris » ne pourraient pas être absorbés par une banque de défaisance (« bad bank ») à moins de nationaliser la plupart des grandes banques nord-américaines… Plutôt que de se résoudre à une solution aussi hasardeuse politiquement, les bilans bancaires sont toujours régis aujourd’hui par un régime d’exception, lequel maquille une large part des trous noirs. En outre, l’essentiel du profit non-fictif réalisé à présent par les banques provient des liquidités prêtées à taux très bas par les Banques Centrales, que les banques prêtent au secteur réel de l’économie à des taux plus élevés. Certes, c’est une stratégie gagnante pour le secteur bancaire, mais qui ne voit qu’elle est perdante pour le secteur réel ?

Quant à la « reprise » économique globale, elle demande à être nuancée. Même un indicateur aussi contestable que le PIB mondial chutera de 3 % en 2009 selon la Banque Mondiale. Les taux de chômage s’envolent en Europe : alors que la France s’apprête à dépasser les 10 %, l’Espagne n’est plus très loin des 20 %… Ces indicateurs ne sont-ils pas autrement plus significatifs que les cours de la bourse ? Plus profondément, le G20 n’a pas permis d’avancer vers une résolution du problème fondamental dont le krach de 2008 n’est que le symptôme. Comme on l’avait suggéré ici même [7][7]Cf. G. Giraud, « Nouveaux chemins de solidarité par temps de…, le développement du crédit à la consommation depuis le milieu des années 1990 dans les pays anglo-saxons se voulait une réponse à l’insuffisance de la demande de la part des ménages. Cette dernière peut s’interpréter comme le résultat d’un mode de « croissance molle » mis en place depuis les années 1980 dans la plupart des pays industrialisés du Nord, qui conjugue une inflation faible avec un chômage élevé et une hausse très lente du pouvoir d’achat de la grande majorité des salariés. Cette croissance molle s’est accompagnée de l’explosion des rendements financiers et d’un creusement des inégalités de revenus qui ne s’était plus observé depuis les années 1920. Le krach de 2008 a montré que la bulle spéculative construite sur les crédits accordés aux ménages pauvres pouvait menacer de ruiner des économies entières (la Californie, l’Islande, l’Irlande…) et des banques qui avaient pourtant survécu à la crise de 1929 (Northwestern, Lehman Brothers).

Les années 2007-2009 non seulement n’auront pas permis d’avancer dans la résolution du problème de l’insuffisance de la demande au niveau mondial mais encore risquent de l’avoir aggravé : l’envolée du chômage d’un côté, le surcroît d’endettement des Etats de l’autre (provoqué notamment par les plans de secours au système bancaire), rendront à l’avenir la demande des ménages plus fragile encore tandis que les Etats risquent de devoir procéder à des coupes sombres dans le financement de leurs systèmes de protection sociale. A moins qu’à la suite de l’Espagne de Zapatero, ils ne se résignent à augmenter les impôts, ce qui aurait de nouveau un effet néfaste sur la consommation sauf si ces hausses fiscales étaient réservées aux revenus les plus élevés.

Des sociétés otages de la finance

Comment le G20 a-t-il pu faire preuve d’autant d’impuissance à réguler la sphère financière alors qu’il y a encore quelques mois tout semblait prédire le « retour de l’Etat » ? Serait-ce que le « capitalisme » actionnarial d’inspiration libertarienne et anglo-saxonne est impossible à réformer ?

Une raison plus prosaïque peut être avancée à la timidité du G20, qui n’en demeure pas moins l’un des seuls laboratoires crédibles de la gouvernance mondiale. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni se sont développés, depuis une quinzaine d’années, sur le modèle des fonds spéculatifs : leurs places financières drainent une énorme partie de l’épargne mondiale, qu’elles recyclent sur les placements les plus lucratifs [8][8]Cf. Artus et Garatti, L’Angleterre a perdu – la faillite d’un…. La commission substantielle qu’elles en retirent tire vers le haut une partie des sociétés de ces deux pays. Imposez un carcan réglementaire à la City et aux différentes places financières des Etats-Unis (New-York, Chicago…) qui soit de nature à faire fortement diminuer les profits qu’elles retirent de leurs activités, qu’arrivera-t-il ? Le Royaume-Uni se retrouverait rapidement dans une situation analogue à celle qui était la sienne à la fin des années 1970 : une industrie manufacturière fragile, une livre sterling surévaluée, l’appel au secours du FMI en 1976 afin d’éviter une énième dévaluation, un chômage endémique… Les Etats-Unis seraient dans une situation un peu plus enviable, du moins au début. Mais la concurrence des pays émergents dans la production de produits manufacturés aurait rapidement raison de l’industrie nord-américaine qui s’est spécialisée depuis trois décennies autour de deux pôles : les industries à haute technologie et les services à la personne. Pour la plus grosse part de leur industrie manufacturière, les Etats-Unis ne sont plus compétitifs à l’égard des géants brésilien et asiatiques. La faiblesse du dollar apparaîtrait alors au grand jour, le poids énorme de la dette extérieure américaine risquerait de devenir rédhibitoire pour la crédibilité des Etats-Unis, leur solvabilité pourrait être remise en cause par une Chine qui cherche déjà tous les moyens de ne plus être contrainte de racheter la dette américaine pour sauver la valeur de ses excédents commerciaux (exprimés en dollars).

Autrement dit, les sociétés des Etats-Unis et du Royaume-Uni (et les nôtres avec eux !) sont aujourd’hui prises en otage par leur secteur financier : sans lui, le niveau de vie d’une partie de la population de ces deux pays menace de s’effondrer. Une issue consisterait à élaborer un chemin de croissance compatible avec une hausse des salaires réels des classes moyennes afin de redistribuer du pouvoir d’achat auprès de ceux qui consacrent la plus grande part de leurs revenus à la consommation. Cela impliquerait sans doute une refonte des systèmes fiscaux de la plupart des pays du Nord [9][9]Cf. Proposition 18, op. cit. ainsi qu’une redéfinition du statut de la Banque Centrale Européenne (afin qu’elle puisse tolérer l’inflation qui accompagnerait la hausse des salaires [10][10]Cf. Proposition 19, op. cit.). Cela impliquerait également la mise en place d’une devise internationale de substitution au dollar, lequel est très largement surévalué compte tenu de la dette extérieure américaine. L’euro ne pourra pas envisager de jouer un tel rôle tant que la construction de l’Europe politique restera au point mort : une monnaie n’inspire confiance que si l’on peut identifier l’institution souveraine qui dicte la politique économique dont dépend ladite monnaie. C’est dire que le chemin est encore long !

Enfin, il nous faut désormais faire face à une autre contrainte : le défi écologique. En effet, transférer aux classes moyennes chinoises le rôle de consommateur dévolu jusqu’à présent aux Nord-américains (quatre fois moins nombreux) résoudrait bien des problèmes macro-économiques mais serait le plus sûr moyen de détruire la planète ! L’ampleur des défis écologiques est du reste une chance car ils pourraient réussir à contraindre gouvernements, industriels et sociétés financières à prendre des mesures courageuses. Les rapports proposés par les experts (GIEC) sur les effets environnementaux et sociaux du changement climatique ont de quoi faire frémir : élévation du niveau des océans de 1 à 2 m d’ici la fin du siècle, ce qui signifie 250 millions de réfugiés climatiques avant 2050… Comme le souligne Jean-Pierre Dupuy [11][11]Cf. J-P Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2002.…, nous ne voulons pas croire ce que nous savons. Comment rendre crédible la possibilité de la catastrophe ? Et comment alors mobiliser nos ressources individuelles et collectives pour agir ?

L’obstacle principal réside sans doute dans le fait que la « croissance » et le « développement » sont radicalement remis en question par la contrainte écologique : pourquoi promouvoir le mirage de la « croissance » ou du « développement », même « durables », puisque ni l’un ni l’autre ne sont techniquement compatibles avec la survie de l’espèce humaine [12][12]Cf. L. Brown, Le Plan B. Pour un pacte écologique mondial,… ? Le changement de modèle qu’impose cette question est d’une telle ampleur que la plupart des économistes se trouvent dépourvus pour y répondre. Une économie qui ne conçoit que les objets et les services marchands comme source de la valeur sociale ne peut fournir les outils de pensée nécessaires pour affronter l’enjeu écologique – et cette « vacance » théorique n’est peut-être pas étrangère non plus au manque d’imagination du G20.
A quoi pourrait ressembler l’ébauche d’une alternative ? Ce ne sont pas les objets qui font la valeur d’une existence humaine, mais les relations que nous tissons entre nous. Dès lors, ce qu’il s’agit de « développer », dans les sociétés du Nord comme du Sud, c’est la qualité des réseaux sociaux, du tissu humain sans lequel il n’y pas d’existence humaine digne. Les objets marchands, alors, ne sont plus que des instruments en vue de l’épanouissement des relations que nous nouons grâce à eux. C’est évident à propos du téléphone, d’Internet et des nouvelles technologies de communication : si je suis seul au monde à posséder un téléphone, il n’a aucune valeur. Si nous sommes six milliards… Mais cela vaut, en réalité, pour le plus grand nombre des biens que nous manipulons, hormis une petite catégorie de « biens primaires » – biens de survie dont, il est vrai, une part non négligeable de l’humanité demeure privée encore aujourd’hui. Cela suppose de repenser de fond en comble ce que les économistes ont coutume d’appeler la « théorie de la valeur ». Immense chantier à la fois théorique, anthropologique, éthique, qui suppose, au plus profond, d’oser croire que la relation aux autres n’est pas un risque (dont la marchandisation de tout rapport humain ferait disparaître la dangerosité grâce au miracle de la « main invisible »), mais une chance [13][13]Cf. « Libéralismes économiques », Projet n° 303, mars 2008.. Si l’on considère le rôle des acteurs économiques, un premier enjeu fondamental consiste à travailler sur l’ethos qui sous-tend les comportements actuels, à reconnaître la fonction sociale de l’économie, et à proposer des moyens de réencastrer l’économie dans le tissu de la société, à l’orienter selon des critères d’ordre à la fois éthique et politique.

Réaffirmer la fonction sociale de l’entreprise

Contrairement à la thèse défendue par les théoriciens libertariens selon laquelle la finalité de l’entreprise s’épuiserait dans la recherche du profit, nous défendons l’idée que le profit est un moyen nécessaire au service d’une finalité sociale. Il faut qu’une entreprise soit rentable, ce qui ne veut pas dire que maximiser son profit doive être son ultime finalité. La fonction de l’économie, c’est toujours de répondre à une certaine utilité sociale en fabriquant des biens ou en proposant des services.

Pour cela, il s’agit, en premier lieu [14][14]Cf. Proposition 1, op. cit. et Cécile Renouard, La…, de distinguer les différentes formes de responsabilité des entreprises vis-à-vis de leurs différentes parties prenantes, c’est-à-dire de tous les groupes qui, d’une façon ou d’une autre, sont concernés par l’activité économique de telle ou telle société : les salariés, les fournisseurs, les clients, les riverains des sites, les consommateurs, les actionnaires, etc. Ces responsabilités correspondent, en les précisant, aux dix principes – relatifs aux droits de l’homme et du travail, au respect de l’environnement et à la lutte contre la corruption – qui constituent le Pacte Mondial de l’ONU, initiative proposée par Koffi Anan en 2000 aux dirigeants des entreprises, destinée à les faire entrer volontairement dans un cercle vertueux. Toutefois, pour que ces principes soient appliqués de façon effective et efficace, la seule incitation n’est pas suffisante, même si elle est nécessaire : en acceptant de s’engager dans des démarches volontaires, les entreprises sont plus ou moins obligées par leurs propres déclarations de mettre en accord le dire et le faire, et s’exposent à la critique externe. A l’incitation doit s’ajouter la contrainte, sans quoi les règles du jeu pourraient devenir trop hétérogènes entre entreprises, tandis que les engagements les plus « coûteux » ne seront jamais volontairement consentis par les entreprises. Il faut donc, d’une part, harmoniser les réglementations et, d’autre part, ajouter des moyens de sanctionner les entreprises qui les violeraient.

Il s’agit également de s’interroger sur la manière d’intégrer les paramètres dits ESG (environnement, social, gouvernance) dans toutes les décisions d’investissement [15][15]Cf. Proposition 3, op. cit. Aujourd’hui, ces paramètres restent…. Ici encore, le seul niveau de l’ISR (Investissement socialement responsable) n’est pas suffisant. Tant que les gouvernements ne décideront pas d’imposer le respect de ces critères par les entreprises, qu’elles soient des industries, des services ou des acteurs financiers, la Responsabilité sociale d’entreprise (RSE) ne sera perçue que comme un surplus non exigible de la part de l’ensemble des acteurs économiques. Un premier pas consisterait dans l’obligation faite aux investisseurs de communiquer sur la prise en compte des facteurs ESG dans leur gestion.

De plus, la seule édiction de règles contraignantes sera inopérante si l’on ne prend pas les moyens de contrôler rigoureusement sa mise en œuvre. D’où la nécessité d’encadrer le métier d’audit, actuellement complètement éclaté, et d’articuler audits financier et extra-financier. Nous proposons la création d’un corps indépendant de contrôleurs des entreprises d’audit et de notation [16][16]Cf. Proposition 2, op. cit. – aussi bien financière qu’extra-financière – sur le modèle des inspecteurs des installations nucléaires mis en place par l’ONU. Ce corps serait rémunéré par les autorités publiques en charge de la réglementation au niveau européen ou, mieux, au niveau du FMI ou de l’ONU. A ce sujet, les décisions prises par le G20 pour le contrôle des agences de notation sont un premier pas dans la bonne direction. Mais elles laissent ouverte la question décisive de leur financement : tant que ces agences seront rémunérées par les banques elles-mêmes, le conflit d’intérêts qui explique leur laxisme sera inévitable.

Une répartition plus équitable de la richesse créée par l’entreprise suppose également un frein mis à l’accroissement abyssal des disparités dans la rémunération du travail. Quelques critères généraux pour veiller à une lutte contre les écarts excessifs de salaires dans toutes les entreprises sont envisageables : faire en sorte que soit systématiquement et régulièrement publié le montant des 10 rémunérations les plus basses et des 10 les plus élevées, au sein de chaque organisation ; refuser que la progression de la rémunération du capital (après impôt) soit plus rapide que celle du travail (après impôt). Ce dernier aspect suppose, dans beaucoup de pays dont la France, une réforme du système fiscal qui, aujourd’hui, pèse beaucoup plus sur les salaires que sur les dividendes perçus par les actionnaires. Pourquoi l’impôt sur les sociétés n’est-il pas progressif comme l’est l’impôt sur les revenus des ménages ? Pire encore, chez nous, le « bouclier » et les différentes niches fiscales rendent aujourd’hui le taux d’imposition sur le revenu dégressif : au delà de 400 000 euros de revenus annuels, le taux d’imposition effectif diminue à mesure qu’augmente le revenu [17][17]Cf. Didier Migaud, rapport Assemblée Nationale n° 946, 5 juin… ! Il s’agirait aussi de soumettre au débat collectif la réflexion sur l’écart maximal admissible entre les salaires : au début du xxe siècle le financier J.-P. Morgan parlait d’un écart de 1 à 20 ; aujourd’hui, il peut aller de 1 à 2 000 ou davantage… Quel serait l’écart moralement et socialement acceptable ?

Toutes ces mesures reflètent une transformation des mentalités et supposent une formation ad hoc, en particulier dans les écoles de commerce et d’ingénieurs, ainsi que dans tous les parcours universitaires de mathématiques financières et d’économie. Une réflexion en éthique sociale devrait être systématiquement intégrée et rendue obligatoire dans les cursus afin de permettre aux étudiants de prendre du recul et d’envisager les effets sociaux de leurs pratiques futures [18][18]Cf. Propositions 1 et 6, op. cit..

Pour un capitalisme vert, équitable et pluraliste

Partant de la division libérale des pouvoirs chère à Montesquieu, on peut, à la suite du philosophe américain de Princeton Michael Walzer, s’attacher à étendre ce principe à la division des sphères sociales : sphères politique, culturelle, économique, financière, religieuse… [19][19]M. Walzer, Sphères de justice, 1983, Seuil, 1997. Une justice qui tienne compte de la complexité de nos sociétés différenciées, ce n’est pas donner la même chose à tout le monde, mais faire en sorte que chacun puisse être reconnu au moins dans une sphère.

Walzer nous a rendus sensibles à l’idée qu’il n’y a pas qu’un seul gâteau à partager mais plusieurs : un pour chaque sphère pertinente. Il demeure cependant ambigu sur les critères de répartition des parts de chaque gâteau. C’est ici qu’il faut, selon nous, compléter son principe de justice complexe par celui du « maximin » de John Rawls [20][20]J. Rawls, Théorie de la justice, Seuil, [1971] 1987. à l’intérieur de chacune des sphères. Il s’agit alors de faire en sorte que, pour chacun des gâteaux, la plus petite part soit la plus grande possible. Le maximin relève d’une « folie » que certains tiennent pour sacrificielle : il suppose d’abandonner les 99 brebis les mieux loties pour porter secours à la centième… Plus concrètement, il s’agit de promouvoir des formes entrepreneuriales qui par nature favorisent un juste partage de la valeur créée par l’entreprise, et font jouer la solidarité entre ses membres [21][21]Cf. Daniel Hurstel, La nouvelle Economie sociale, Odile Jacob,… : en particulier différentes formes de cogestion sont à réinventer, en fonction de l’histoire et du contexte spécifique à chaque région concernée.

En France, existe depuis 2001 une nouvelle forme juridique, la SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif), dont les statuts prévoient que soient considérés comme associés cinq catégories possibles formant des collèges possédant des voix à l’assemblée générale : salariés sociétaires, consommateurs des services de la SCIC, bénévoles, collectivités publiques et « toute personne physique ou morale qui contribue par tout autre moyen à l’activité de la coopérative ». Ces initiatives pourraient même s’articuler à un actionnariat plus traditionnel dans le cadre d’autres formes juridiques à inventer, à condition que la règle du « une action = une voix » soit remplacée, par exemple [22][22]Communication personnelle de Roger Guesnerie., par une règle qui n’autorise un actionnaire à exercer un droit de vote que s’il s’engage à conserver son action pendant plus de 5 ans. Cette dernière innovation pourrait être généralisée à toutes les entreprises cotées et serait sans doute le meilleur moyen de mettre fin au court-termisme de l’investissement comme à la menace d’OPA sauvages qui paralyse le secteur industriel.

Reste qu’une partie des économistes oppose au maximin rawlsien un principe « d’utilitarisme moyen », qui tient qu’une répartition du gâteau est d’autant plus juste que la taille moyenne des parts est plus grande. Il est alors légitime de « sacrifier » les franges minoritaires de la population sur l’autel du sort moyen des citoyens. Choisir où placer le curseur entre ces deux principes rivaux relève d’un débat démocratique qui aurait au moins la vertu de nous faire sortir de l’ornière où nous ont conduits des mots d’ordre libertariens comme ceux de Hayek – le maître à penser des « révolutions» de Thatcher et Reagan, qui assurait que la justice sociale est un mot vide de sens.

L’expérience de 2008 devrait nous aider dans ce débat. Transposé dans l’univers financier, le maximinrevient en effet à envisager systématiquement la pire situation, le «cygne noir» dont beaucoup ont cru, jusqu’à l’an dernier, qu’il ne pouvait pas survenir. A l’inverse, le principe de l’utilitarisme moyen, transposé sur les marchés financiers, consiste à apprécier le risque systémique à travers les gains (ou les pertes) moyens qu’on peut anticiper. Il est vrai qu’en moyenne, les actifs subprime auraient dû faire gagner beaucoup d’argent à ceux qui les ont manipulés… Et une fois le pire arrivé, puisque nos sociétés financiarisées à l’extrême étaient prises en otage, il fallait exiger le sacrifice des plus faibles, au nom de la survie du « citoyen moyen ». Autrement dit, c’est d’avoir négligé à l’excès le principe du maximin qui a conduit le secteur financier à la déroute, et c’est celui de l’utilitarisme moyen qui justifie implicitement aujourd’hui que l’on sauve les banques plutôt que les ménages pauvres surendettés. Est-ce légitime ? Voilà un débat que la focalisation médiatique autour des paradis fiscaux et des bonus n’aura pas permis d’instruire.

Enfin, cette version rawlsienne de la justice complexe devrait être complétée, dans la ligne de Thomas Pogge [23][23]T. Pogge, Realizing Rawls, Ithaca NY, Cornell University Press,…, par la mise en place d’institutions internationales destinées à porter le souci d’une justice globale, ce qui suppose une réforme du FMI, de l’OMC et une réhabilitation de l’ONU tout comme, pour nous autres Européens, la reprise de la construction politique européenne. C’est à cette échelle que doivent s’imposer des normes environnementales contraignantes rendues urgentes si nous voulons sauver la planète. Il serait irresponsable, en effet, de leur substituer un marché des droits à polluer qui pourrait être le théâtre d’une prochaine bulle spéculative susceptible de précipiter nos sociétés dans un nouveau krach planétaire.

Notes

  • [1]Les préconisations du G20 sont proches, sur ce point, de notre Proposition 5 dans Vingt Propositions pour réformer le capitalisme, Flammarion, (2de éd. 2009), même si, contrairement à ce qui a été dit parfois, le G20 ne préconise pas que les traders subissent un malus sur des bonus déjà perçus.
  • [2]Cf. Proposition 14, op. cit.
  • [3]Cf. les Propositions 6 à 15, op. cit.
  • [4]Cf. Proposition 9, op. cit.
  • [5]Ainsi Benoît XVI a-t-il fortement dénoncé, lors du sommet mondial sur l’alimentation (novembre 2009), les risques de famine que font courir les mouvements spéculatifs sur les dérivés des produits alimentaires.
  • [6]Les normes IFRS (cf. Proposition 15, op. cit.).
  • [7]Cf. G. Giraud, « Nouveaux chemins de solidarité par temps de crise », Etudes, janvier 2009.
  • [8]Cf. Artus et Garatti, L’Angleterre a perdu – la faillite d’un modèle économique et social, Perrin, 2009 et Philippe Martin « Le déséquilibre américain » dans 27 Questions d’économie contemporaine, Albin Michel, 2008, p. 455-461.
  • [9]Cf. Proposition 18, op. cit.
  • [10]Cf. Proposition 19, op. cit.
  • [11]Cf. J-P Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2002. L’auteur cite Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Œuvres, Editions du centenaire, PUF, 1991, p. 1110-1111.
  • [12]Cf. L. Brown, Le Plan B. Pour un pacte écologique mondial, Hachette, 2008.
  • [13]Cf. « Libéralismes économiques », Projet n° 303, mars 2008.
  • [14]Cf. Proposition 1, op. cit. et Cécile Renouard, La Responsabilité éthique des multinationales, PUF, 2007.
  • [15]Cf. Proposition 3, op. cit. Aujourd’hui, ces paramètres restent encore très flous et ne remettent pas en cause la maximisation du profit.
  • [16]Cf. Proposition 2, op. cit.
  • [17]Cf. Didier Migaud, rapport Assemblée Nationale n° 946, 5 juin 2008.
  • [18]Cf. Propositions 1 et 6, op. cit.
  • [19]M. Walzer, Sphères de justice, 1983, Seuil, 1997.
  • [20]J. Rawls, Théorie de la justice, Seuil, [1971] 1987.
  • [21]Cf. Daniel Hurstel, La nouvelle Economie sociale, Odile Jacob, 2009.
  • [22]Communication personnelle de Roger Guesnerie.
  • [23]T. Pogge, Realizing Rawls, Ithaca NY, Cornell University Press, 1990.

Lire l’article originel sur :

https://www.cairn.info/revue-etudes-2010-1-page-19.htm


Crédit photo : Xavi Cabrera sur Unsplash


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Gaël Giraud | Rapport « 2% pour 2°C »

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Combien faudrait-il investir pour atteindre la neutralité carbone en 2050 ? Gaël Giraud et les experts de l'Institut Rousseau ont travaillé pendant des mois à le quantifier : 2% du PIB pour limiter l'augmentation de la température à la fin de ce siècle dans les...

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Gaël Giraud au Greenletter Club : Un état stratège ? | Vidéo

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Pénuries, baisse des rendements agricoles ou événements climatiques extrêmes : les citoyens sont de plus en plus menacés par l’effondrement du vivant, les catastrophes naturelles et l’épuisement des ressources. D’où cette question : comment l’État doit-il évoluer en...

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Gaël Giraud : « Meadows, un rapport explosif » | Podcast

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50 ans après la parution du rapport Meadows, la journaliste Audrey Boehly mène l’enquête en interrogeant des experts et des scientifiques : a-t-on dépassé les limites planétaires ? Quelles sont les solutions pour bâtir un avenir où l’activité humaine n’épuiserait pas...

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